Caricatures Honoré Daumier : "Les gens de Justice"

Publié le par maitrebouguerra.over-blog.com

Le passé, le présent et le future

Honoré Daumier
 
 
   

 

Les gens de Justice 

 

 

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« Mais les Gens de Justice ! Jamais, depuis Rabelais, la gent chicanière n’a été plus serrée de près, plus fouillée, plus implacablement disséquée dans ses trucs, dans ses manies, dans ses audaces, dans ses roueries. Ces robes noires, ces faces rasées, le froid humide de la salle des Pas-Perdus, l’atmosphère surchauffée des salles d’audience, tout cela a positivement grisé Daumier. C’est avec une fougue rancunière qu’il a croqué ces innombrables types d’avocats emballés, de juges assoupis, moqueurs ou inexorables, de plaideurs exaspérés. »

 

 

Dites donc confrère, vous allez soutenir ... - Parue dans le Charivari 13 octobre 1845 - Les Gens de justice. 25,8 x 19,2 cm  

 


 

 

 


Ces lignes introduisant une analyse précoce de la célèbre série de Daumier, Les Gens de Justice, dont les 38 lithographies ont paru dans Le Charivari du 21 mars 1845 au 31 octobre 1848, avec un succès qui ne s’est pas démenti et qu’atteste le choix des reproductions figurant sur les couvertures des ouvrages consacrés à Daumier.

Laissez dire un peu de mal de vous ... laissez dire ... tout à l'heure, moi, je vais injurier toute la famille de votre adversaire ! - Le Charivari, 11 octobre 1847 , Les Gens de Justice, 23,4 x 19,8 cm Daumier s’inspire notamment des vignettes de l’époque pour décrire « la confraternité entre avocats », et d’énumérer dans les derniers chapitres les composantes du « parquet et de la magistrature » : « des faiseurs de loi », « du greffier », « de l’homme de loi proprement dit », « le jurisconsulte de la salle des Pas Perdus », « de l’homme de loi proprement dit », « le jurisconsulte de la salle des Pas Perdus ». Ainsi passe devant les yeux du lecteur une « lanterne magique de figures noires » dont les silhouettes minuscules, reprises et amplifiées par les lithographies de Daumier, prennent alors une tout autre envergure, dont aquarelles et peintures donneront d’autres variations encore. Dans le microcosme du Palais, Daumier examine la pantomime des gestes et des expressions et met à jour une théâtralité particulière fondée sur le contraste entre les attitudes et sur le rapport de la figure à l’espace.

Dites donc, confrère … saisit, en aval du procès, l’instant de la métamorphose du bourgeois en avocat. Daumier montre deux avocats, les bras levés et les manches pendants, en train de revêtir leur robe et se préparant, du même coup, à endosser le rôle de plaidoirie ; la légende dialoguée met en évidence la complicité des confrères, prêts à troquer leur jeu d’un jour à l’autre, selon le client à défendre. Par référence à la physiognomonie animale, Daumier leur donne l’allure inquiétante d’oiseaux de proie, dépliant leurs ailes de vautours pour prendre leur envol. Sur les visages, lesUne péroraison à la Démosthène - Le Charivari, 27 octobre 1848, Les Gens de Justice - 25,5 x 19 cm expressions macabres et clownesques sont plaquées par masques.

Dans Laissez-dire un peu de mal …, Daumier montre l’avocat parlant à son client en aparté : il lui souffle à l’oreille une phrase que dévoile la légende, tandis que la partie adverse poursuit sa plaidoirie, avec une emphase exprimée par le geste, devant les juges et le public. Cette opposition, dans un instantané saisissant, fait voir, en un bloc, l’avocat et son client, mains croisées, dos courbé, visage tendu, l’air prostré sur son banc, tandis qu’à l’arrière-plan s’agite la foule. L’échelonnement des plans, le traitement des « jours » de la salle, selon la formule de Duranty, qui mettent en valeur la robe sombre de l’avocat se rapprochent des effets de l’aquarelle et du lavis.

D’autres planches se concentrent sur l’action principale et décrivent les grands moments du procès, jusqu’à la péroraison, point d’orgue d’une plaidoirie (Une péroraison à la Démosthène) le contraste entre la lumière Vous avez perdu votre procès c'est vrai ... mais vous avez dû éprouver bien du plaisir à m'entendre plaider - Le charivari, 27 avril 1848, Les Gens de Justice - 23,9 x 18,2 cm et l’ombre barre à l’oblique la planche d’une diagonale que prolongent la silhouette et les plis de la robe du plaideur vu de dos. Au premier plan sont groupés à gauche trois avocats qui observent leur confrère avec des physionomies comiques. Assis au fond, derrière la table horizontale, les juges immobiles apportent un contrepoint statique au grand élan gestuel qui emporte le corps de l’avocat. Comme dans le cas du thème de l’aparté, la scène de la péroraison, où le crayon du lithographe rend les jeux de la lumière vibrant sur le drapé des robes, se prolonge dans l’œuvre dessinée, où Daumier restitue de mémoire, sous tous les angles, la représentation du plaideur au bras tendu, qu’il interprète alors, à la plume rehaussée de lavis, dans le style tournoyant, plus nerveux, inspiré par Rembrandt et Fragonard.

Vient enfin la sortie, que Daumier traite aussi dans son enquête : dans Vous avez perdu votre Procès … d’avril 1848, l’avocat, bien qu’il ait perdu sa cause, bombe le torse, fier de sa plaidoirie, tandis que la veuve et l’orphelin témoignent leur désarroi par leur silhouette courbée ; la femme en grand deuil, cachant son visage dans son mouchoir, évoque les pleurants des tombeaux médiévaux. Sur l’épreuve en premierLa veuve en consultation - Les Gens de Justice, 1846 - 23 x 20 cm état avant la lettre de la collection Rosenwald (Washington), la légende manuscrite est autographe ; en changeant « j’ai bien plaidé » en « vous avez dû éprouver bien du plaisir à m’entendre plaider », Daumier accentue, par sa rature, le caractère ignoble du comportement de l’avocat qui a le front de s’autocomplimenter devant ses clients. Dans cette belle planche dramatisée par la légende, Daumier dresse, sans discours, par la pantomime et le dessin, un réquisitoire contre l’avocat, qui se trouve à son tour, face au caricaturiste, en position d’accusé ; il plaide la cause des affligés, ce qui n’est pas sans rapport avec le thème chrétien de la Charité, vertu théologale qui lui inspire, la même année, l’esquisse présentée au concours pour la figure de La République.

 Hors des salles d’audience, le spectacle des avocats en robe qui, les bras chargés de dossiers, arpentent l’escalier du Palais, réaménagé par l’architecte Duc, inspire à Daumier Grand escalier du Palais de justice. Vue de faces, planche splendide qui contient en germe tout un cycle ultérieur d’aquarelles et de croquis. La légende « Vue de faces » se rapporte soit à l’escalier soit aux personnages, et la lithographie tire sa puissance de l’étrange rapport des silhouettes à l’espace horizontalement strié par les marches. Raides dans leurs robes qui leur confèrent une statue monumentale et solennelle, deux avocats, l’un représenté à mi-Grand escalier du Palais de justice. Vue de faces - Le Charivari, 8 février 1848, Les Gens de justice - 24 x 18 cm corps et l’autre en pied, descend. Le visage glabre et impassible, le regard fixe, ils ressemblent à des mécaniques funèbres, dont la présence inquiétante, pleine de morgue pour l’un et de suffisance pour l’autre, est plaquée sur la structure abstraite et linéaire de l’escalier. À l’arrière-plan, un troisième avocat, de dos, gravit à la hâte les dernières marches, et contrebalance de sa silhouette oblique l’équilibre hiératique de la composition.

Deltreil mentionne deux lithographies inédites de 1848 en rapport avec la série mais en ignore une troisième dont les deux exemplaires connus, avant la lettre, appartiennent à la bibliothèque nationale de Paris. La datation vers 1846 est corroborée par le numéro de la planche. La scène est située dans le cabinet d’un avocat, dont le buste est placé en évidence, devant la bibliothèque. Dans un vif contraste avec une jeune veuve affligée qui pleure dans son mouchoir, l’avocat sourit, les jambes croisées, face à son buste, l’air narquois et détendu ; il s’apprête peut-être à consoler la jeune femme qui rappelle les majas à mantilles des Caprices de Goya.

 

Vu sur : http://www.faisceau.com/art_daum1.htm

Publié dans Les Gens de Justice

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Jimidi 25/07/2012 07:43

Merci d'avoir invité vos lecteurs à lire mon article sur Daumier.

maitreavocat.over-blog.com 04/08/2012 14:11




Vu sur : http://www.faisceau.com/art_daum1.htm